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Le pont (partie 4) - par Arthur Z. Balogh PDF Nyomtatás E-mail
Arthur Z. Balogh   
2011. február 01. kedd, 06:25

Deux heures de l’après midi à Lukula, un assez grand village abandonné et partiellement détruit. Ils savaient que le fleuve et le pont n’étaient plus très loin. En déjeunant, l’excitation remplaça leur fatigue à l’approche de l’heure d’arrivée à Kabalo, petit poste perdu dans l’immensité africaine avec ses deux commerçants grecs et son chef de gare français. Par moment, la route devenait plus praticable et leur permettait de faire des pointes à 50 à l’heure pendant quelques minutes. Soudain, elle rejoignit la voie ferrée.

Meg is hallgathatod:

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Une ligne abandonnée aux rails rouillés. L’herbe d’éléphant poussait librement entre les traverses. Contact coupé, Rochefort descendit suivi par son ami.

— L’état des voies est pire que la route, remarqua Vermeulen.

— Oui et ce n’est pas surprenant. Mais regarde ! La route est en parallèle avec la voie ferrée, ce qui signifie que le pont est doublé !

— Alors, il ne faudra peut-être pas rouler sur les ballasts !

L’espoir de Vermeulen était visiblement contagieux parce que Rochefort répondit avec un soupir.

— Espérons que les types de Kamina se sont trompés. Viens, on continue. D’après la carte, le pont est très près, et il la replia soigneusement avant de lancer le moteur.

Il avait raison. Ils n’étaient pas tellement loin. Le monde s’élargit devant eux et ils virent le fleuve et le pont. L’eau jaune pâle paraissait endormie, pourtant le courant charriait à grande vitesse vers le nord des ilots de verdure arrachés aux berges.

« Ils avaient raison, la route est finie, râla Rochefort. »

Les rebelles ou l’armée, impossible de le savoir, avaient fait sauter pour une raison mystérieuse le tablier du pont routier.

« Il faut passer comme prévu sur la voie ferrée. »

Le fleuve était large. Ils avançaient à pied sur les traverses en bois pour voir l’état des lieux.

« Il se peut que la déflagration ait affaibli les infrastructures. Il ne supporterait plus le passage d’un train, mais notre poids n’est pas considérable, » remarqua Rochefort.

Ils voyaient le fleuve entre les traverses.
— Impressionnant, marmonnait Vermeulen en regardant en as.

Des deux côtés de la voie une barrière rouillée délimitait l’étroit trottoir pour les piétons.
« Nous pourrions traverser à pied, » proposa Vermeulen sans regarder son ami.
— Oui. Et le camion ? Tu sais que nous en avons besoin pour transporter ce que les avions nous apportent !
— Évidemment ! Il faut y aller, et Vermeulen rebroussa chemin.

Le camion avançait au pas et s’engagea sur la voie ferrée, les roues de chaque côté des rails. Ils avançaient très lentement, par à coups, sur les traverses en bois.

Rochefort tenait le volant et serrait les dents et il ne savait pas s’il transpirait à cause de la chaleur ou de la tension. La direction sautillait au rythme des secousses pour reprendre instantanément la bonne direction.

« Garder les rails entre les roues », répétait-il inlassablement comme s’il pouvait l’oublier. Il ne regardait que devant le capot. Ne voyait pas le fleuve en bas, ni les palmiers insensiblement immobiles sur l’autre rive, loin devant. Il devenait partie intégrante de son camion, il était le moteur, les roues, il sentait le bois vermoulu sous les pneus, il entendait son gémissement sous leur poids.

Vermeulen, son arme serrée entre ses cuisses, s’accrochait au montant de la portière, prêt à sauter si par malchance le camion glissait vers l’abîme.
Des idées folles traversaient son esprit : « serai-je capable de nager après un saut pareil ? »

Son regard vacillait entre l’eau et la berge encore si loin. Les palmiers. Il y a un instant, il les voyait clairement, illuminés par le soleil. Maintenant, ils devenaient fantomatiques couverts d’une brume inexplicable. Il ne pouvait détourner son regard. La grisaille s’épaississait couvrant les terres d’une masse laiteuse.

— Regarde, cria-t-il. Regarde ce brouillard !
Rochefort leva le pied et le camion s’arrêta après un dernier sursaut.

— C’est quoi ?

— Du brouillard. Il n’y a jamais de brume ici, répondit Vermeulen la voix tremblante.

— Il couvre le pont.

— Il faut rebrousser chemin !

— C’est impossible en marche arrière.
La masse blanchâtre avançait inexorablement engloutissant le pont et le fleuve.

— On peut encore partir à pied, disait Vermeulen.

— Nous ne pouvons pas laisser le matériel. Le brouillard se lèvera…
Le brouillard bougeait comme de la fumée et couvrait le nez de leur camion. Il rentrait par les fenêtres ouvertes, il les submergeait, et ils ne voyaient plus le capot.

Autour d’eux c’était le silence. Un silence ouaté. Comme sous la neige.

— Quelle heure est-il ? Vermeulen ne voyait pas bien les chiffres de sa montre.
Rochefort alluma le plafonnier qui n’illuminait rien parce que la lumière n’était qu’une tache jaunâtre informe. Il lui fallut mettre la montre directement sous ses yeux pour déchiffrer l’heure.

— Trois heures 35. Il faut attendre qu’il se lève.

— Oui, attendons, répondit la voix étouffée de Vermeulen.

« J’éteins la lumière, il faut économiser l’énergie. »

Ils ne se voyaient pas clairement, ils devenaient des fantômes l’un pour l’autre et s’impatientaient.
— Tu as l’heure, demanda Rochefort.

— Un instant. Vermeulen colla ses yeux sur sa montre.

« Trois heures 35. »

— Impossible, répondit Rochefort. Tu me l’as déjà dit il y longtemps. Ta montre ne marche pas.

— Elle marche ! La trotteuse tourne inlassablement pourtant l’heure s’est arrêté à trois heures 35 ! Tu comprends ça ?

*

Quelques années plus tard quand les bâtisseurs du pont sont arrivés, il était vide avec un grand trou au milieu comme si un géant l’avait coupé en deux avec un couteau. Aucune trace du camion.

*

Rochefort et Vermeulen attendaient toujours. Ils ne bougeaient pas et rien d’ailleurs ne bougeait autour d’eux. De temps en temps, l’un ou l’autre demandait l’heure et la réponse était invariablement : trois heures 35. Et par économie, ils n’ont jamais rallumé la lumière.

Paris, le 2 avril 09. 15.45

 

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