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L’anecdote est connue, et parfaitement authentique. La création du Barbier de Séville de Rossini, le 20 février 1816 à Rome, fut une catastrophe. Non seulement copieusement chahutée, la représentation de l’opéra fut jalonnée d’incidents. Le plus cocasse étant l’irruption d’un chat sur la scène, à laquelle le public hilare réagit par des miaulements. Bref, on ne s’ennuyait pas à  l’époque... 

Si j’ai précisé le Barbier de Séville „de Rossini”, c’est parce qu’il y en avait eu trente quatre ans plus tôt un autre, dû à Paisiello, qui avait alors remporté un immense succès. Une cabale donc montée par les partisans de ce dernier. Il faut reconnaître qu’en se basant sur le même livret, bien que refondu, Rossini prenait là un grand risque, l’oeuvre de Paisiello ayant encore la faveur du public. Scrupuleux, il avait néanmoins pris la précaution de demander à Paisiello l’autorisation, qui lui fut aussitôt accordée, de reprendre le même sujet. Par ailleurs, Rossini prit également le soin, pour ménager les susceptibilités, d’en changer le titre initial en „Almaviva, ou la précaution inutile”, le titre définitif n’ayant été adopté qu’après la mort de Paisiello, six mois plus tard. Ceci dit, dès la représentation du lendemain, l’oeuvre de Rossini fut acclamée. Il faut dire que ce type de cabale était alors monnaie courante, presque de bonne guerre, les chahuteurs étant le plus souvent rémunérés par des rivaux du compositeur joué. Malgré cela, l’opéra de Rossini connut très vite un immense succès sur les principales scènes d’Europe, puis du monde. Succès qui n’a point faibli jusqu’à nos jours, deux siècles plus tard.

Un opéra qui, avec Cendrillon (La Cenerentola)  constitue sans conteste le chef d’oeuvre de Rossini. Le composant à la hâte en moins de trois semaines (1), Rossini, pour ne pas perdre de temps, y réutilisa certains passages de ses opéras précédents. Dont la célèbre ouverture, qui avait déjà servi dans deux autres opéras (Aurelio in Palmira; Elisabeth, reine d'Angleterre). Mais.. pour quel résultat!

Pour cette représentation qui nous en fut donnée au Palais des Arts de Budapest, pas de chat traversant la scène (dommage...), mais une mise en scène pour le moins insolite. Due à Csaba Káel, directeur du Palais des Arts. Une mise en scène tournant autour du thème du cinéma muet, ce qui, pour un opéra, aurait a priori de quoi surprendre... Avec également un petit clin d’oeil vers la„Commedia dell’arte”. Le but affiché: mieux faire ressortir le côté comique de l’oeuvre et souligner les effets d’une action en constant mouvement, truffée de rebondissements. Sceptique, voire légèrement inquiet avant la représentation, j’avoue avoir été en définitive totalement conquis.

        

La scène, d’abord. Deux pans de décor en angle plantés de chaque côté, représentant respectivement l’extérieur et l’intérieur de la maison de Bartolo. Vis-à-vis de chacun, un boîtier sur trépied dans lequel était cachée une camera, évoquant le cinématographe. Entre les deux, un grand écran sur lequel étaient projetés les gros plans pris par les caméras. En noir et blanc, avec texte, dans le style des premiers temps du cinéma muet. Ce recours aux caméras placées sur scène est une idée originale, certes, mais pas vraiment nouvelle (2).  Les costumes: traditionnels, mais sobres, sans excès de recherche, seuls deux d’entre eux (Figaro et Rosine) évoquant de loin les personnages de la Commedia dell’arte.  

Pour animer le tout, une équipe jeune, totalement engagée, se donnant pleinement dans le jeu, voire donnant l’impression de s’y amuser. Mais surtout, des chanteurs de haut niveau. Une équipe internationale rassemblant un Américain (René Barbera en Almaviva), deux Italiens (Pietro Spagnoli et Bruno di Simone en Figaro et Bartolo), deux Hongroises (Lucia Megyesi Schwartz et Gabriella Balga en Rosine et Berta) et un Hongrois (Krisztián Cser en Basilio). La palme revenant peut-être à Figaro, un peu l’animateur du jeu. Mais toutes et tous excellents. Pour souligner le tout, un orchestre mené tambour battant par son jeune chef (Gábor Hollerung, orch. Dohnányi de Budafók), dont chaque pupitre, notamment les bois, ressortait très clairement. Le tout valorisé par la merveilleuse acoustique de la salle.

Le Barbier de Sévillefigurant probablement parmi les opéras les plus joués du répertoire, en renouveler la mise en scène constituait une gageure, quand on connait les nombreuses productions de qualité qui en ont déjà été données par le passé. Autre danger: tomber dans le piège du burelesque, pour une oeuvre comique, certes, mais toute en finesse. Ici, rien de cela: si les effets en furent soulignés, cela resta toujours dans les limites du bon goût. Certes, avec une gestuelle et des trouvailles cocasses (notamment ces visages en gros plan devant la caméra), provoquant au passage les rires du public, mais sans jamais donner dans la caricature.

En définitive, une belle soirée où l’on ne vit pas le temps passer. Pour une oeuvre pourtant déjà mille fois vue et revue, dont on pourrait à la longue se lasser. Ici totalement renouvelée, sans pour autant trahir les intentions du compositeur. Succès confirmé par les longs applaudissement (standing ovation) du public.

Dans une interview qu’il donna avant la représentation, Csaba Káel, à la question„Voyez-vous dans le Barbier une message à l’intention du public contemporain?”, se borna à répondre: „Non, je ne pense pas. Aucun message, pas plus aujourd’hui que lors de la création. Voyons-y plutôt l’occasion d’offir au  plublic  un  bon divertissement”. Ce qui, placé de nos jours dans la bouche d’un metteur-en-scène, est plutôt rare et louable. Une remarque à laquelle Rossini, dont on sait le caractère enjoué, „sans chichi”, à mille lieues de toute prétention intellectuelle, aurait probablement adhéré. Voilà le plus beau des compliments que l’on puisse faire au metteur-en-scène et aux chanteurs !

PW- 20 février 2017

 

(1): on met sur le compte de cette précipitation la qualité médiocre de la Première, les chanteurs, harassés,  n’ayant pu se préparer correctement. Autre avatar qui perturba la Première: trébuchant au moment d’entrer en scène, Basilio s’étala de tout son long, de sorte qu’en chantant le fameux air de la Calomnie, il dut porter constamment un mouchoir à son visage pour éponger un saignement du nez. On imagine les rires dans la salle...

(2) déjà utilisée au Théâtre du Châtelet lors de la représentation d’un autre opéra de Rossini (La Pietra del Paragone, 2007)

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